LA HAVANE — Une équipe de correspondants du Militant est arrivée ici le 6 février pour rendre compte de la réponse du peuple cubain et de son gouvernement à l’escalade marquée de la guerre économique des dirigeants US contre eux.
En plus des menaces militaires directes, Washington espère que sa pression économique brutale permettra de provoquer ce qu’il appelle avec euphémisme un « changement de régime », c’est-à-dire le renversement de la révolution socialiste à Cuba. C’est l’objectif que les familles de la classe dirigeante capitaliste des États-Unis et leur gouvernement poursuivent en vain depuis 65 ans.
Nous disons à tous ceux à qui nous parlons que nous rentrerons chez nous pour expliquer à nos compagnons de travail aux États-Unis et dans d’autres pays la vérité sur ce que nous avons vu. Ce qui suit ne constitue que quelques exemples.
Le blocus pétrolier brutal des États-Unis
Au cours de nos premiers jours ici, nous nous sommes arrêtés chez Carlos Muñiz et Magela Elepán. Muñiz, 58 ans, soudeur et travailleur indépendant, a confirmé que les coupures de courant quotidiennes de plusieurs heures, conséquence de la guerre économique menée par le gouvernement des États-Unis, sont devenues plus longues et plus fréquentes depuis l’attaque de Washington contre le Venezuela le 3 janvier et le blocus des livraisons de pétrole à Cuba.
« Il y a deux semaines, nous n’avions de l’électricité que deux heures par jour, a-t-il dit. Je n’ai pas pu travailler pendant plusieurs jours. »
L’absence de pétrole et les pannes d’électricité qui en ont résulté, a noté Muñiz, ont eu des conséquences sur tout, de la production industrielle et agricole au transport par bus et par voiture — sur chaque aspect de la vie quotidienne.
Le lendemain de notre arrivée à La Havane, le gouvernement a considérablement augmenté le rationnement de la vente d’essence afin d’économiser du carburant. L’essence ne sera pas vendue aux propriétaires cubains individuels de véhicules. Les bureaux administratifs du gouvernement fonctionneront avec des horaires réduits. Les petits commerçants nous ont dit qu’ils subissent déjà des retards et des coûts plus élevés pour les livraisons en camion de produits agricoles à la ville. Et le resserrement du rationnement aggravera la situation.
María Eugenia Arnet, une ouvrière de confection de vêtements à la retraite, a dit aux journalistes du Militant : « Les pénuries d’énergie et d’autres ressources, les longues coupures d’électricité, tout cela fait partie de l’agression contre nous que l’empire US a intensifiée. Ils ne nous pardonneront jamais d’avoir fait une révolution socialiste. »
Réponse à l’attaque des États-Unis contre le Venezuela
« Tôt le matin du 3 janvier, nous nous sommes réveillés avec la nouvelle de l’agression des États-Unis contre le Venezuela, nous a raconté Muñiz. Nous étions abasourdis. Ma première idée a été : nous devons descendre dans la rue. Nous étions contents que notre gouvernement lance un appel à manifester le jour même à la Place anti-impérialiste, » sur le front de mer de La Havane.
« La réponse à l’appel a été incroyable. Des milliers de personnes sont venues », a dit Magela Elepán, 47 ans, employée de bureau dans une agence gouvernementale responsable des musées nationaux de Cuba. « Contrairement à d’autres rassemblements où la participation est facilitée par les entreprises ou les syndicats et les organisations étudiantes, la participation a été spontanée. Les gens ont entendu l’appel et sont venus de leur propre chef, la plupart à pied. »

Muñiz a ajouté : « C’était avant même que nous apprenions que des Cubains avaient été tués dans l’attaque. Les gens exprimaient leur solidarité avec le peuple du Venezuela et leur indignation face à l’enlèvement du président vénézuélien. »
Lorsque la nouvelle est tombée que 32 Cubains avaient été tués dans l’attaque des États-Unis à Caracas, « cela a eu un impact énorme ici. Il y avait un profond sentiment de colère et de chagrin, a expliqué Elepán. Et pas seulement parmi les partisans de la révolution comme nous. Même parmi un grand nombre de ceux qui ne soutiennent pas le gouvernement. »
Le 18 janvier, un demi-million de Cubains dans différentes villes de l’île se sont rassemblés pour rendre hommage aux 32 volontaires internationalistes. À La Havane, l’hommage a eu lieu devant le bâtiment du ministère des Forces armées révolutionnaires, près de la place de la Révolution, où étaient exposés les cercueils contenant les dépouilles des combattants tombés au combat.
« L’ennemi ne nous comprend pas »
« La file d’attente des personnes, jeunes et moins jeunes, venues rendre hommage à nos martyrs était interminable, a dit Elepán. Nous avons été surpris par une averse et trempés. Mais les gens ne sont pas partis. L’hommage a commencé tôt le matin et devait se terminer à 18 heures, mais il y avait tellement de monde dans la file d’attente qu’elle s’est poursuivie jusqu’à 22 heures. »
« L’ennemi ne nous comprend pas, a dit Carlos Muñiz. En 1961, le peuple cubain a vaincu l’impérialisme US à Playa Girón », en référence à l’invasion mercenaire organisée par les États-Unis à la baie des Cochons.
« Des millions de Cubains apprécient ce que nous avons gagné grâce à la révolution. Nous avons appris de Fidel [Castro] et de notre expérience qu’une révolution socialiste signifie que les êtres humains deviennent plus éduqués, plus cultivés. Ils deviennent plus libres, plus capables de penser par eux-mêmes. Cela signifie une culture de solidarité. »
« C’est vrai qu’avec l’intensification du blocus économique des États-Unis contre Cuba au fil des ans, nous avons vu une érosion de la solidarité parmi certaines personnes, a dit Elepán. Les plus jeunes générations n’ont connu que la pénurie de nombreuses choses. »
Nous lui avons rapporté que la veille un employé d’un petit magasin nous avait carrément dit qu’il était heureux que Washington cherche à accroître le mécontentement populaire et à provoquer un « changement de régime » à Cuba. Faisant référence à la coupure d’approvisionnement en pétrole par le gouvernement des États-Unis, il a ajouté : « Ce qu’ils font actuellement est la meilleure chose qui puisse nous arriver. Je suis fatigué de vivre comme ça. »
Ce point de vue reste très minoritaire, a dit Elepán. « Une chose est sûre, nous a-t-elle dit, la plupart des Cubains, tous âges confondus, ne veulent pas être colonisés et soumis à une puissance étrangère. Oui, nous avons beaucoup, beaucoup de problèmes, que nous devons résoudre nous-mêmes. Mais nous ne voulons pas que quelqu’un de l’extérieur nous dise ce qu’il faut faire. »
Comme exemple, ils ont cité les dizaines de milliers d’étudiants et de jeunes soldats qui ont participé à la « Marche aux flambeaux » le soir du 27 janvier. L’événement est organisé tous les ans par la Fédération des étudiants universitaires en hommage à l’héritage anti-impérialiste de José Martí, le héros national cubain. Celui de cette année a été vu comme une réponse en défi aux menaces croissantes de Washington.
« J’apprends à tirer au fusil »
Les gens nous ont également décrit les exercices d’entraînement militaire à l’échelle nationale qui ont été intensifiés depuis l’attaque de Washington contre le Venezuela.
Depuis le début de la révolution, chaque Cubain reçoit un entraînement militaire à un niveau ou à un autre. Chacun sait quoi faire et où aller en cas d’attaque militaire.
Depuis de nombreuses années, des exercices de préparation ont lieu deux fois par an. Depuis le 10 janvier, une semaine après l’attaque militaire « choc et effroi » contre le Venezuela, ils ont lieu tous les samedis, chaque fois dans différentes régions de l’île. Des dizaines de milliers de personnes y ont participé de façon volontaire dans le cadre des Milices des troupes territoriales, organisées par zones géographiques, et des Brigades de production et de défense, organisées sur les lieux de travail. Les exercices comprennent également des unités des Forces armées révolutionnaires.
« J’ai participé à l’entraînement il y a deux semaines au Parc Martí », ici à La Havane, a déclaré Elepán. « J’avais participé à d’autres Journées nationales de la défense, mais c’était la première fois que j’entendais de vraies grenades exploser. C’était la première fois que je tenais un vrai fusil entre mes mains et que j’ai commencé à apprendre à tirer, », a-t-elle dit avec un fier sourire.
Réponse aux nouvelles mesures économiques
Le 29 janvier, le gouvernement des États-Unis a déclaré ce qui est en fait un blocus pétrolier total contre Cuba. « Il est scandaleux qu’un grand pays comme les États-Unis ne permet pas à une petite nation comme la nôtre d’obtenir du pétrole, » nous a déclaré Muñiz en paraphrasant les propos du président Miguel Díaz-Canel. « Imaginez ce que cela signifie pour les hôpitaux, les écoles, les transports, les agriculteurs qui cultivent de la nourriture. »
Face au blocus pétrolier, le gouvernement cubain a annoncé des mesures immédiates visant à optimiser l’utilisation des ressources énergétiques limitées, en donnant la priorité aux services essentiels et aux besoins sociaux.
« Ça va signifier se serrer encore plus la ceinture, a dit Muñiz. Il y a beaucoup d’incertitude quant à ce qui va se passer dans les semaines à venir. Mais je suis d’accord pour donner la priorité à la protection des plus vulnérables. Assurer l’approvisionnement en carburant des hôpitaux, des établissements pour personnes âgées, des centres pour enfants ayant des besoins spéciaux. Allouer notre stock limité de panneaux solaires aux communautés rurales isolées, aux centres médicaux, etc. La plupart des Cubains peuvent comprendre ça. »
Dans le cadre du rationnement des ressources, plusieurs événements culturels majeurs à l’échelle nationale ont été annulés, dont la conférence Universidad 2026, qui a par le passé attiré des milliers d’éducateurs de toute l’Amérique latine et de Cuba. La Foire internationale du livre de La Havane, le plus grand festival culturel de Cuba, qui se tient chaque année en février, a été reportée jusqu’à nouvel ordre.
Les restrictions économiques imposées par Washington pourraient entraîner encore plus de pannes électriques, mais « il n’y aura pas de panne culturelle, » a déclaré le ministère cubain de la Culture dans un communiqué publié le 7 février. « L’art continuera d’être un espace de résistance, de créativité et de soutien. »
Ana Morales, coordinatrice des programmes à la Casa de África, un centre culturel situé dans la vieille Havane et consacré à l’héritage africain de Cuba, nous a expliqué que de grands événements culturels nationaux, qui impliquent des coûts de transport et de carburant importants, seront transformés en activités locales, comme des concerts, des présentations de livres et des cours d’art.
L’une des personnes que nous avons visitées est Herminio Fernández, un syndicaliste de longue date qui gère un mini-hôtel appartenant à la Centrale des travailleurs de Cuba, la confédération syndicale nationale. Ses paroles sincères reflètent l’attitude d’un large éventail de Cubains avec qui nous avons discuté, en particulier parmi les travailleurs.
« Nous sommes confrontés à une grave pénurie de carburant, d’électricité et de nombreuses autres choses parce que le gouvernement des États-Unis tente de nous étrangler, nous a-t-il dit. Mais nous ne sommes pas prêts à plier et ils ne nous battront pas.
« Ils ne savent vraiment pas qui nous sommes. »
Mary-Alice Waters a contribué à cet article.
