Le 26 août, après une chute d’environ 1,5 km à la verticale dans l’Himalaya, une gigantesque avalanche glaciaire a déclenché une crue rapide et massive, qui a balayé une importante vallée fluviale formée par les rivières Lhende Khola, Bhotekoshi et puis la Trishuli entre le Népal et le Tibet. Elle a tout pulvérisé sur son passage, causant des milliers de morts. Les reportages, tout comme les gouvernements népalais et chinois, ont rapidement attribué la catastrophe au « changement climatique ».
Il s’agissait en fait d’une catastrophe sociale crée par l’homme, mais la raison pour laquelle elle a été si meurtrière n’était pas le « changement climatique ». C’était le caractère destructif de la vie sous le joug de l’exploitation et de la concurrence capitalistes.
Au Népal, on compte plus de 1 400 morts confirmées et 6 000 personnes portées disparues. Des villes, des fermes et des routes ont été emportées ou ensevelies sous la boue et les décombres, y compris 900 travailleurs enterrés dans des tunnels quand 12 centrales hydroélectriques ont été détruites.
Jusqu’à 100 000 survivants manquent de nourriture et d’abris, y compris des enfants nouvellement orphelins. Dans l’une des régions les plus pauvres et les moins développées du monde, cette catastrophe a des conséquences dévastatrices pour les travailleurs. Beaucoup se remettaient encore d’une avalanche et d’un tremblement de terre destructeurs en 2015.
Le ministre des Finances du Népal estime que le coût de la reconstruction pourrait dépasser les 5 milliards de dollars US, soit un dixième de la production économique annuelle du pays.
Au Tibet, le bilan serait de 43 morts et 519 disparus selon les rapports. Bien que les dégâts aient été moins importants, leur ampleur reste incertaine en raison du contrôle strict exercé par le gouvernement chinois sur les médias.
Lorsque le glacier du mont Langtang Lirung s’est détaché et est tombé dans la vallée en contrebas, il a frappé avec la force d’un puissant séisme. Il a tout d’abord créé un barrage dans la vallée, concentrant une énergie croissante jusqu’à ce qu’il explose en un torrent d’eau, de glace, de boue et de roches qui s’est transformé en un tsunami intérieur.
Ce tsunami a complètement détruit le poste-frontière de Gyirong, un point de passage frontalier stratégique entre le Népal et le Tibet, puis s’est engouffré dans l’étroit corridor formé par la rivière Trishuli.
Si l’ampleur de cette inondation était exceptionnelle, son occurrence ne l’était pas. Au cours du siècle dernier, des douzaines d’inondations se sont produites dans la région, dont l’effondrement majeur d’un glacier lors du tremblement de terre de 2015. En juillet dernier, une inondation a emporté le pont frontalier du poste-frontière de Gyirong.
Développement capitaliste vs nature
Comme le reste des montagnes himalayennes, le Langtang Lirung s’élève lentement sous l’effet de la pression exercée par un mouvement tectonique à long terme, où l’une des plaques terrestres en pousse une autre. À mesure que la montagne s’élève, le glacier devient plus escarpé et des parties s’en détachent. Ce mouvement tectonique cause aussi des tremblements de terre qui délogent glace et roche. Les scientifiques classent la chaîne de l’Himalaya dans la catégorie présentant le plus grand risque de catastrophes, avec des pressions sismiques capables de produire des séismes d’une magnitude de 8.
Selon le magazine Outside, les agriculteurs de la région ont un dicton qui se traduit en gros par : « Vivez dans les montagnes et cultivez plus bas dans la vallée. » Ils installent leurs maisons et leurs récoltes sur les terrains plus élevés, à l’abri de la plupart des inondations.
Les autorités népalaises n’ont pas tenu compte de cet environnement naturel dangereux dans leur plan de développement de la région. « Les gens de ces montagnes comprenaient qu’il était dangereux de vivre près de la rivière, » a expliqué Kunda Dixit, éditeur du Nepali Times, au journal l’Australian dans son édition du 9 septembre.
Mais au cours des dernières décennies le gouvernement a autorisé la construction de routes et de villes le long des berges des fleuves. Et avec ce développement, de plus en plus de gens s’y sont installés.
Un exemple du développement capitaliste irresponsable des deux côtés de la frontière a été la construction accélérée de centrales hydroélectriques et de barrages sur les rivières de la région.
Les dirigeants népalais y voient un élément central pour la croissance économique. Des centaines de centrales ont été construites ou sont en cours de construction, et les investissements étrangers ont afflué. Ces centrales sont conçues pour faire face aux crues de la mousson, mais pas aux débordements violents bien trop fréquents comme celui du 26 août.
Au Tibet, Beijing a également mené un programme agressif de construction de barrages hydroélectriques. Celui-ci comprend le projet Medog de 170 milliards de dollars dans l’Himalaya, qui deviendra la plus grande centrale hydroélectrique du monde. Elle produira une quantité d’électricité équivalente à la production annuelle totale du Royaume-Uni.
Ces projets déplacent les populations avec un mépris total pour l’environnement. Et ils ont des conséquences pour les millions de personnes qui vivent en aval au Bangladesh et en Inde et qui dépendent de ces rivières.
Impact du tourisme basé sur le profit
Le tourisme, qui est très rentable, est un autre facteur contribuant à la destruction et à la fonte des glaces dans l’Himalaya. Chaque année, 100 000 personnes escaladent ou grimpent les montagnes du Népal. Selon une étude publiée en juillet, l’énergie utilisée chaque printemps pour faire fonctionner les seules installations du camp de base de l’Everest fait fondre quelque 3 000 tonnes de glace du glacier du Khumbu.
La volonté d’exploiter la région himalayenne à des fins de développement et de profit capitalistes conduit à l’établissement de populations toujours plus nombreuses et expose ainsi un nombre croissant de gens à ses dangers. La protection contre les inondations et les autres catastrophes nécessite la mise en place de systèmes d’alerte avancés. Il faut des capteurs et des sirènes pour avertir la population et lui permettre de se mettre à l’abri. Mais aucun système de ce type n’a été installé.
À la place, les agences d’aide impérialistes ne cessent de crier au « changement climatique ». Les fonds destinés à la « protection » climatique de l’Agence des États-Unis pour le développement international et du Fonds vert pour le climat des Nations-Unies ont été investis dans des projets comme la plantation d’arbres, le développement d’écosystèmes, l’« éducation » sur le climat et des plans d’action pour l’égalité des « genres ». Tout sauf dans des systèmes d’alerte pratiques permettant de sauver des vies, qui auraient pu permettre aux populations de se réfugier en hauteur.
« Le nombre de décès liés aux inondations dans le monde a chuté de près de 90 % au cours du siècle dernier à mesure que les nations construisaient des digues, des barrages, des systèmes de drainage et, surtout, des systèmes d’alerte précoce, » a noté Michael Shellenberger dans l’édition du 5 septembre de l’Australian. Les dirigeants népalais n’ont pas suivi cette voie, privilégiant à la place d’autres programmes, « notamment d’inefficaces “solutions fondées sur la nature” et des programmes woke axés sur le genre, plutôt que des mesures de base comme les capteurs et les sirènes ».
Rivalités régionales
Les fréquents conflits frontaliers entre gouvernements rivaux viennent aggraver le problème. La chaîne de l’Himalaya est à cheval sur cinq pays : le Tibet, sous l’autorité de Beijing ; le Bhoutan ; le Népal ; l’Inde ; et le Pakistan. Les gouvernements de l’Inde et de la Chine se sont livrés à des combats sur leur frontière. Ceux de l’Inde et du Pakistan se sont affrontés au sujet du Cachemire occupé, également situé dans la région. En matière de surveillance des débits fluviaux, de construction de barrages de protection ou de systèmes d’alerte d’urgence, il y a peu de collaboration ou de communication entre les dirigeants de la région.
Tant au Népal qu’au Tibet, l’impact du développement capitaliste débridé sur l’environnement et sur les moyens de subsistance et la sécurité des travailleurs et des agriculteurs constituera un facteur de plus en plus important qui alimentera les luttes de classe à venir que mèneront les travailleurs des deux côtés de la frontière.
