L’élection de Doug Ford en Ontario reflète l’effervescence de la classe ouvrière

Par Bob Carter
le 16 juillet 2018

MONTRÉAL — Le 29 juin, Doug Ford, un outsider politique, un politicien anti-establishment et homme d’affaires millionnaire, a pris ses fonctions de premier ministre de l’Ontario, la province la plus peuplée et le centre industriel du Canada. Le Parti progressiste-conservateur qu’il dirige a remporté l’élection du 7 juin.

Le Parti libéral, qui a gouverné la province pendant 15 ans, a subi une défaite historique et humiliante. Le Nouveau parti démocratique, un parti social-démocrate soutenu par la bureaucratie syndicale, a également fait des gains aux dépens des libéraux. Il a fini en deuxième position et est maintenant l’opposition officielle à l’assemblée législative de l’Ontario. L’élection de Ford et le vote considérable contre les libéraux reflètent le malaise et la colère de millions de travailleurs qui ont affronté pendant des années les effets débilitants de la crise capitaliste actuelle de la production, de l’emploi et du commerce au Canada et dans le monde. Cette crise a entraîné la stagnation des salaires, la disparition d’emplois industriels stables et bien rémunérés et l’offensive acharnée des patrons pour la productivité et les profits qui a conduit à des conditions de travail dégradées et dangereuses. Les travailleurs ont en même temps été frappés par l’augmentation des prix des produits de première nécessité comme l’essence et l’électricité.

La plupart de la presse bourgeoise s’est opposée à la montée soudaine de Ford et à son élection. Les rédacteurs en chef du Globe and Mail, un journal conservateur de Toronto, l’ont déclaré « inapte à ce travail » parce qu’il ne fait pas partie de l’establishment politique traditionnel. Sa victoire fait suite à des développements récents et similaires, comme l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le vote du Brexit au Royaume-Uni et les récents résultats des élections en Italie.

La victoire de Ford est un signe avant-coureur de turbulence et d’instabilité des partis politiques traditionnels des dirigeants canadiens alors que le pays se dirige vers une élection fédérale en 2019.

D’où vient Ford ?

La seule expérience politique antérieure de Ford fut un mandat de quatre ans à titre de conseiller municipal de Toronto de 2010 à 2014. Son frère Rob Ford – également considéré par les dirigeants comme un outsider politique – était alors maire de Toronto, élu sur une promesse de « mettre fin à la manne » d’avantages, de privilèges et de salaires élevés pour les politiciens corrompus et les bureaucrates du gouvernement et de réduire les taxes.

Comme son frère, Rob Ford a dit qu’il serait le défenseur du « petit gars » contre les « élites libérales » du centre-ville de Toronto. Les travailleurs qui ont voté pour les frères Ford – résidents de la banlieue et des quartiers fortement immigrés de Toronto – s’appelaient eux-mêmes la « Nation Ford. » Mais les scandales, centrés sur l’abus de substances de Rob Ford, ont tourmenté son mandat de quatre ans à la mairie. Sa candidature pour un second mandat a été écourtée lorsqu’il est tombé malade et est décédé à la suite d’un cancer. Doug Ford s’est présenté au poste de maire à sa place mais a été vaincu.

Doug Ford est devenu le chef du Parti progressiste-conservateur à la veille des élections lors d’un congrès spécial du parti appelé après que l’ancien chef du parti a été forcé de démissionner sous des accusations d’inconduite sexuelle.

La campagne de Doug Ford visait à réduire l’ingérence du gouvernement dans la vie des gens ; abaisser le coût de la vie en réduisant les tarifs d’électricité, qui ont considérablement augmenté sous les libéraux ; ainsi que réduire des impôts provinciaux sur le revenu et l’essence. Il a fait campagne pour mettre fin aux cours d’éducation sexuelle à base de « politique d’identité » dans les écoles, et la multitude d’autres initiatives gouvernementales imposées par les libéraux visant à réglementer et à s’immiscer dans la vie des travailleurs.

Il a promis de créer des emplois en mettant fin aux politiques libérales « vertes », comme les taxes sur le carbone, que Ford a qualifié d’anti-business. Il a dit qu’il éliminerait l’impôt provincial sur le revenu pour ceux qui gagnent le salaire minimum, tout en faisant marche arrière sur la législation soutenue par le gouvernement libéral qui augmenterait le salaire minimum à 15 $.

La vie des travailleurs dévastée

Lors des élections, le Parti progressiste-conservateur a obtenu le vote dans les petites villes, dans les régions rurales et dans la banlieue ouvrière de Toronto. Le NPD est arrivé en deuxième position, avec un peu plus de la moitié des sièges des conservateurs, grâce au vote des villes industrielles et des régions minières de la province.

Avec une population de 14 millions d’habitants, l’Ontario compte plus du tiers de la population canadienne. C’est le centre de l’acier, de l’automobile, de la production de machinerie, des produits chimiques ainsi que des mines en roche dure, comme le nickel et d’autres minéraux. Soixante-seize pour cent des exportations du Canada sont acheminés vers les États-Unis et 52 pour cent proviennent de l’Ontario. La Fédération du travail de l’Ontario compte un million de travailleurs syndiqués, soit environ le cinquième de tous les travailleurs syndiqués au Canada.

Le ralentissement persistant et sans fin de la production et du commerce capitaliste mondial a dévasté la vie de centaines de milliers de travailleurs dans la « ceinture de rouille » de l’Ontario. De 2004 à 2014, plus de 365 000 emplois syndiqués bien rémunérés ont été éliminés. Dans les villes industrielles comme Hamilton, les surdoses d’opioïdes chez les travailleurs augmentent de façon dramatique.

Le quotidien Globe and Mail a prédit que Ford remporterait l’élection, affirmant qu’il existait une « étrange ressemblance » dans certaines parties de l’Ontario avec les régions populaires des États-Unis qui « ont contribué à propulser Donald Trump à la présidence. »

Selon l’article, les trois quarts des personnes interrogées dans le cadre d’un récent sondage ont déclaré « croire que l’économie est truquée au profit des riches et des puissants, » la majorité cherchant un leader « prêt à enfreindre les règles. »